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Au pays du bonheur tranquille
Par René Ladouceur

Avant d’être transporté de joie par l’élection de Barack Obama, je suis revenu confondu d’admiration pour les paysages que j’ai vus du côté de Sinnamary, Saint-Laurent et Apatou. J’ai ressenti à nouveau pour la Guyane la gratitude éblouie que René Jadfard et Ulrich Sophie ont exprimée au début et à la fin de leur parcours. Je suis parfois allé chercher bien loin ce qu’en définitive je trouverai toujours ici, sur cette terre où je suis né, entre Surinam et Brésil.

Les somptueux décors qui l’habillent ne datent pas d’aujourd’hui mais ils paraissent superbement neufs, et nous autres, Guyanais d’hier et d’aujourd’hui, nous y avons forgé une bonne part de notre caractère. La Guyane, à l’image de nous-mêmes, est une région paisible, calme, pacifiée. Nous pouvons cesser de l’être. Nous pouvons regretter de l’avoir été. Nous pouvons même n’avoir plus pour notre histoire que les sentiments qu’ont les habitants d’une ville nouvelle pour la leur. Mais tous les traits de notre sérénité sont là, au cœur de ces décors inviolés, dans l’insouciance séculaire de leur éclat et de leur signification. Plus le temps passe, plus le passé remonte à la surface des jours, plus j’aime ma Guyane, sa lumière, ses secrets, sa lenteur, ses gens. Le visiteur qui aurait l’excellente idée de se promener, dans le sillage de Victor Schoelcher, sur la Place du coq, de se balader, à l’ombre de Félix Eboué, sur la Place des palmistes, de rêvasser, en compagnie de Gaston Monnerville, au Jardin botanique, de musarder sur le Mont Belvédère, à Trois Sauts, ou de flâner du côté de Mofina, à Grand Santi, ne manquerait pas d’éprouver, s’il ne cède pas à ses préjugés, l’étrange sentiment de vivre dans un pays qui, sûr de son destin, attend patiemment son heure. « Nous plaindrons un jour tous ceux qui ne sont pas nés sur notre terre », s'est même laissé aller le docteur Arthur Henry.

Si la placidité se cherche un jour un royaume, il faudra lui donner la Guyane. De Kourou à Camopi, de Macouria à Maripasoula, elle y dessine la carte d’une insondable ontologie où le bonheur tranquille, finement ouvragé, quitte la région des tempéraments terrestres pour s’élever à la noblesse d’un blason, d’une coutume, d’un art de vivre. Je ne donne ici dans aucun lyrisme. Aucun mot ne dépasse ma pensée.

Pourquoi me suis-je alors abandonné à de telles impressions ? C'est que j'entends dire autour de moi, sur notre pays, tout et n'importe quoi. Les Guyanais, en vérité, sont des gens fraternels, farceurs, moqueurs mais méfiants et discrets, pondérés et froids, altruistes et réservés. Ils ne regrettent pas la Guyane d’antan mais ils ont la nostalgie de ses couleurs, de ses parfums, de ses murmures, de sa quiétude. Et alors ? Où est donc notre crime ? De n'être pas parfaits ? Qui l'est ?

Prenons vite de l'altitude : nous en avons besoin. La question a été posée récemment sur une radio locale de savoir si les Guyanais croyaient encore à leurs mythes. Ma réponse personnelle à cette question, c'est que les gens ne sont jamais tout à fait détachés de leurs mythes, et que les légendes peuvent être tout à fait identitaires. Voltaire s'alarmait à l'idée que, prenant exemple sur lui-même, le peuple pût vivre sans religion. C'était, à son sens, lui retirer l'existence.

Les mythes des Guyanais peuvent être des rites, mais ils sont très importants. La culture, chez nous, se conjugue au passé. On veut garder intact le patrimoine, conserver les mêmes traditions, avec, avouons-le, un certain succès. Les spectacles de contes attirent un public chaque fois plus nombreux.

Je ne récuse pas le mot « identité », mais c'est un mot équivoque, ambigu. L'identité, c'est la permanence dans le temps d'une notion, d'une communauté, d'une famille, d'un individu même. J'aime la définition qu'en donne le Synnamarien Ulrich Sophie. L'identité d'une région comme la nôtre, écrit l'auteur du Cultivateur guyanais, c'est deux choses : le plébiscite permanent, c'est-à-dire qu'à chaque moment les Guyanais décident par la voie des élections, ou dans la rue. Et en même temps l'acceptation d'un passé commun. Ce que nous avons fait ensemble, ce dont nous nous souvenons ensemble, et même - c'est très important-  ce que nous avons décidé d'oublier ensemble.

A toutes ces définitions, j'ai toutefois longtemps préféré celle que donnait Edouard Gaumont, notre brillantissime député gaulliste récemment disparu. Après la lecture d'un mien article sur Christiane Taubira, dans Le Nouvel Observateur, il m'avait écrit : « En ce moment, je ne peux pas considérer comme authentiquement guyanais, soit d'origine, soit de volonté, quelqu'un qui ne serait pas obsédé par la question de l'excellence ».

L'identité guyanaise, on le voit, n'est ni morte ni menacée. Elle est à la fois enracinée et en mouvement. Au fond, ce n'est pas la Guyane qui est éternelle, c'est la guyanité.
Encore faudrait-il que chaque génération accepte d'écrire son récit historique et de s'engendrer ainsi elle-même dans son présent. Mon sentiment est que notre génération peine à le faire. Nous sommes en panne. Le récit historique dominant qui est encore le nôtre est un récit qui nous empêche d'accéder à notre présent. Il en est d'un pays comme d'une personne. Un récit lacunaire, tronqué, partial ou partiel engendre une impuissance, une pathologie, une incapacité à se réaliser, à se projeter, à s'engager dans l'avenir. Notre problème est d'abord un problème de la mémoire. Sa solution est d'autant plus urgente qu'on ne peut plus se réfugier dans l'histoire. L'examen des causes historiques est moins important aujourd'hui que le constat des conséquences politiques. L'époque, à dire vrai, nous est plutôt favorable. Le temps où les historiens, au nom de l’impartialité de leur science, se calfeutraient dans le passé, à l’abri de tout contact impur avec le présent, avec la politique, avec les citoyens ordinaires, est définitivement révolu. René Rémond et Pierre Vidal-Naquet ont beaucoup fait pour abolir les barrières et pratiquer cette « histoire immédiate » à laquelle Jean Lacouture a donné son nom. Soyons clairs. Nos intellectuels guyanais ont bien accompli leurs tâches historiques, mais c'était une tâche critique, essentiellement critique. Le fait est qu'ils ne nous ont toujours pas donné les instruments susceptibles de construire du positif et aborder notre temps. Plus précisément, leurs ouvrages mettent en lumière ce que l'on peut considérer comme une particularité guyanaise, à savoir l'écart considérable entre nos pratiques politiques et les instruments théoriques dont nous disposons pour les penser. Ce n'est pas avec Marx et Tocqueville que nous pourrons analyser la spécificité du modèle politique et social guyanais.


René Ladouceur

Novembre 2008



Du même auteur, sur blada.com :

Juillet 2008 : Mon impromptu de juillet
Mai 2008 : Et si on relisait Elie Stephenson ?

Janvier 2008 : René Maran plus actuel que jamais
Septembre 2007 : La Question africaine
Juillet 2007 : Un si doux ennui
Janvier 2007 : Entre histoire et mémoire
Octobre 2006 : Notre grand voisin
Juillet 2006 : Le Foot-patriotisme
Juillet 2006 : Sous l'agression, la dignité
Mai 2006 : Adieu l'ami (un hommage à Jerry René-Corail)
Mars 2006 : Lettre ouverte à René Maran
Mars 2006 : Non à la régression
Janvier 2006 : Vive le débat

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