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Le foot-patriotisme
Le drapeau tricolore en Guyane
pendant le Mondial

par René Ladouceur

L’accueil triomphal réservé à Florent Malouda est venu parachever, en Guyane, l’extraordinaire vent d’euphorie qui a soufflé sur la Coupe du Monde de football. Un vent d’euphorie qui en l’espèce mérite une place toute particulière dans l’évolution des mentalités guyanaises. Lyrique puis amère, au bout du compte, le Mondial a pourtant marqué la naissance d’un phénomène qu’on appellera, faute de mieux, le nouveau patriotisme.

Au reste, certains esprits pavloviens s’en inquiètent déjà : pour eux, toute référence à la France trahit en vérité une persistante acculturation, que les plus audacieux d’entre eux, dans un louable accès de lucidité, assimilent même à de l’aliénation. C’est évidemment se méprendre. Ce patriotisme-là, s’il est bien manié, peut être au contraire un formidable atout pour l’avenir. En faisant claquer le drapeau bleu-blanc-rouge ou en se couvrant le visage de peintures tricolores, les Guyanais, sur les conseils de Radio Jam, entendaient d’abord réagir à l’exubérance des Brésiliens, à leur nationalisme étincelant et, avouons-le, parfois excessif. On n’a pas suffisamment mesuré l’exaspération provoquée par l’annulation, à Cayenne, d’une course cycliste après qu’un défilé de supporters brésiliens eut envahi le centre-ville.

En arborant, avec autant d’ostentation, le drapeau tricolore, les Guyanais n’espéraient donc nullement prêter allégeance à l’Hexagone mais bien se réapproprier leur propre territoire, le mettre à l’abri d’une intrusion qui, à leurs yeux, mettait à mal leur fierté et portait préjudice à leur identité. Il s’agit là bien davantage d’une revendication territoriale à Cayenne qu’un aveu de soumission à Paris. Et dans cette affaire, si Florent Malouda n’a pas servi de déclencheur à la frénésie pour l’équipe de France de football, il l’a littéralement portée, enflammée et prolongée. Les Guyanais avaient mal à leur honneur. Pour le laver, ils ont d’autant plus volontiers utilisé l’excellent parcours de l’équipe de France qu’un des leurs y figurait, fût-ce en petite forme.

Ce n’est naturellement pas par hasard si dans le pays de René Maran, ceux-là qui ont approuvé le coup de boule de Zinédine Zidane sont si nombreux. On n’avale pas l’amère couleuvre de l’injure pour avoir la honteuse satisfaction de sortir du stade sous les applaudissements. Autrement dit, sous nos latitudes la dignité, ou l’honneur, est désormais bien plus grande que le sport, la gloire et la télé. Une telle conclusion il y a seulement deux ans était proprement impensable. Cette évolution des mentalités cache mal pourtant un vrai motif de satisfaction. Le temps du Mondial, les Guyanais, la victoire aidant, ont redécouvert, d’une manière festive et chaleureuse, l’art de vivre ensemble, le sens du collectif que notre société, en mal de modèle, avait fini par oublier. Devant le Portugal, le Brésil ou l’Espagne, ils ont exprimé une identité cool mais néanmoins nationale, un attachement intermittent, lucide, décontracté à l’idée de patrie, précisément aux antipodes de l’idée ô combien solennelle que s’en faisaient Gaston Monnerville, Félix Eboué et même René Maran. Comme si la France était entrain de redevenir, aux yeux des Guyanais, un refuge dans un monde cruel et dangereux et, somme toute, le symbole d’une volonté commune.

Le symptôme le plus éloquent de cette mutation en cours, c’est l’indifférence amusée avec laquelle a été accueillie l’intrusion du « drapeau guyanais » aux côtés du drapeau tricolore. L’initiative du MDES a beau paraître plus pittoresque qu’impertinente, elle ne reste pas moins chargée de sens. La nation, expliquait Ernest Renan, c’est « la petite flamme autour de laquelle on se rassemble pour mieux encore se ressembler ». Il faudrait voir là le signe que le Guyanais est de moins en moins encombré de son passé. L’idée d’un drapeau régional, emblème de son identité, jouxtant un drapeau national, emblème de sa sécurité, ne le rebute plus. En 1938, dans un texte prophétique, Gaston Monnerville expliquait dans quelles mesures il se sentait profondément guyanais, français, socialiste et - déjà ! - libéral. Rien n’est définitivement acquis pour autant. Les élans collectifs, par nature, sont fragiles. Dans les sociétés démocratiques comme la nôtre, l’opposition des camps, des groupes, des sensibilités est la règle. Et en Guyane, on aime tant la polémique flamboyante, surtout lorsqu’il s’agit de choisir son camp, d’aligner ses colonnes d’arguments, de brandir son drapeau, d’abolir les nuances.

Au bout de quelques mois ne restent donc que quelques souvenirs, couleur sépia, de l’émotion collective qu’on a vécue en commun. Il faut donc agir vite, et sans jamais cesser d’être vigilant. L’exaltation d’un esprit régional risque toujours, en effet, de se dégrader. La fierté d’être ce qu’on est peut très vite dégénérer en nationalisme et parfois en poussées xénophobes. Nous n’en sommes, bien sûr, pas là. Le sport n’est jamais que l’imitation en mineur d’un affrontement. Et le vent d’euphorie que la Coupe du monde de football a fait souffler sur la Guyane a plutôt permis un débondage, une sorte de catharsis.

René Ladouceur
rene.ladouceur@wanadoo.fr

Juillet 2006

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