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Un court-circuit démocratique
par Blada

Seraient-ils sur le point de déterrer la hache de guerre ? Il va bien falloir se poser la question car, faute d’être entendus par les instances politiques et gouvernementales, les Amérindiens de Guyane tentent désormais de mobiliser la société civile.
De chaque côté, les deux organisateurs de la rencontre : à gauche Philippe Aquila (Oka.Mag), à droite Maurice Tiouka (Amday). Au centre, de gauche à droite : Brigitte Wyngaarde, Alexis Tiouka, Jean-Aubéric Charles et Jocelyn Thérèse.

C’est ainsi qu’à l’initiative des associations Oka.Mag et Amday, plus de cent personnes sont venues échanger avec des personnalités du monde amérindien, exceptionnellement réunies pour tenter de parler d’une seule voix. Quelques néophytes dans le public, mais assez peu, nombreux étant les spectateurs à être bien au fait des problématiques exposées. A l’amphithéâtre du lycée Monnerville de Kourou, ce samedi 10 février 2007, au milieu des discours pacifistes des personnalités amérindiennes, ce sont bien des cris de guerre qui ont été lancés, et les autorités auraient tort de les ignorer. Parce que trop c’est trop ! L’indifférence et le mépris ont des limites, et elles semblent bien avoir été franchies avec le tracé du futur parc national de Guyane.

Avec des sensibilités bien différentes qui ne sont autres que les multiples facettes des problématiques amérindiennes, se sont successivement exprimés :

Jocelyn Thérèse, coordinateur général de la COICA, et Alexis Tiouka, juriste et délégué de la FOAG, tous deux habitués des tribunes internationales, militent pour la signature par la France de la convention 169 de l’OIT qui permettrait de reconnaitre les droits des peuples autochtones. Pour Jocelyn Thérèse « La France a toutes les possibilités de faire quelque chose pour la Guyane et restituer aux Amérindiens les droits qui leur ont été confisqués ». Le juriste spécialiste des affaires amérindiennes qu'est Alexis Tiouka, auteur notamment de plusieurs chroniques sur blada (Pour la ratification de la Convention 169 de l'OIT, Or, transationales et droits de l'homme et Droits des Peuples autochtones) se demande encore comment l'Etat a pu se permettre de vendre, dans l'indifférence générale et pour presque rien, une zone de droits d'usage des Amérindiens à une société minière comme Cambior.

Dans le film « Vivre comme avant » présenté par Maurice Tiouka, président de l’association Amday, on voit très clairement un orpailleur clandestin, presque un notable, affirmer qu’il sait bien qu’il est dans l’illégalité sur le Haut Maroni, mais qu’il attend qu’on vienne le déloger. Cynique mais réaliste. La pollution est à la clé, avec la baisse des ressources vivrières des communautés traditionnelles qui vivent de pêche et de chasse, sur ce que veulent bien leur laisser les orpailleurs clandestins installés sur leur territoire avec leur cohorte de misères annexes, prostitution, alcool, etc.

Jean-Aubéric Charles, chef coutumier Kali’na de Kourou et président de la FOAG considère que le système français a appris la mendicité aux Amérindiens et rappelle que les Wayanas avaient refusé la nationalité française. La FOAG a été déboutée de sa plainte pour empoisonnement au mercure : il n’y avait pas de mercure dans les boues analysées ! Alors que les autorités sanitaires reconnaissent désormais les taux d’imprégnation mercurielle élévés des Wayanas, notamment grâce au travail considérable de prélèvements et d’analyses effectué par l’association Solidarité Guyane avec l’aide de laboratoires japonais spécialisés. Un médecin de Maripasoula, présent dans la salle ce samedi 10 février, insistait sur les conséquences « ordinaires » de cette intoxication : retards cognitifs et difficultés d’apprentissage, principalement chez les enfants. Minamata n’est pas si loin, quoiqu’on en dise. Autrement dit la face cachée d’une problématique qui mobilise des fonds considérables consommés par des recherches scientifiques dédiées... à pédaler dans le vide. Et la fabrique de gogols est en marche, dans l’indifférence complète des Guyanais eux-mêmes.

Brigitte Wyngaarde, chef coutumier Arawak de Balaté, présidente de l’association Villages de Guyane, et porte-parole des Verts-Guyane, s’attache aux problèmes de terrain et défend point par point ses positions. « Il y a deux Guyanes », lance-t-elle énergiquement, « une Guyane du sud et une Guyane du littoral. La Guyane du sud appartient aux Amérindiens, ce n’est pas normal de ne pas prendre en compte leurs demandes ». Puis évoquant le tracé du futur parc, cartes à l’appui, elle explique. Les réunions à l’origine du tracé du parc en pays Wayana n’ont pas permis aux Amérindiens d’être entendus, car elles ont été dominées par la présence des orpailleurs qui ont exercé toutes sortes de pressions. Lorsqu’est venue ensuite la commission d’enquête, les Wayanas, interrogés cette fois loyalement, ont exprimé très clairement, et même par pétition, leur volonté d’être intégrés dans le coeur du parc, une zone dite « de haute protection ». « Ce n’est pas souvent que les Amérindiens s’expriment » rage Brigitte Wyngaarde, « mais pour une fois qu’ils le font, ils ne sont pas entendus ». Référence directe à la décision du président Chirac de valider le parc dans les limites initialement prévues, sans tenir compte de la volonté des Wayanas d’être intégrés à la zone coeur du parc. Brigitte Wyngaarde n’est pourtant pas une adepte de ce parc amazonien, elle juge que les Amérindiens ne sont pas prêts, et qu’ils n’ont ni les moyens financiers ni les compétences pour être à l’initiative du tourisme. A terme un parc, oui bien sûr, précise-t-elle, mais il faut d’abord aider les Amérindiens à s’y préparer, sinon ils vont encore en faire les frais.

C’est donc le pire qui leur est proposé : la protection de l’arrêté préfectoral (toute relative car elle n’a pas empêché les orpailleurs clandestins de s’installer en territoire amérindien) va être levée et les Wayanas risquent fort d’être confrontés directement aux méfaits durables de l’orpaillage, légal cette fois. Après « l’erreur administrative », reconnue par le préfet Masse, qui avait amené les orpailleurs sur la Waki, voilà qu’on risque maintenant de les y installer définitivement et officiellement dans la zone de libre adhésion.

La Guyane du littoral, pour reprendre l’expression de Brigitte Wyngaarde, est bien peu concernée par tout cela, et aucun élu ne prend le risque de porter ces revendications qui pourraient lui coûter bien plus de voix qu’elles ne lui en rapporteraient. Le citoyen ainsi marginalisé se retrouve sans voix, dépossédé, abandonné. On feint d’oublier que le vent de la décentralisation a soufflé et que l’Etat n’est pas l’interlocuteur direct du citoyen, puisque ce dernier a confié à l’élu le soin de le représenter auprès de l'Etat. Pourtant, à la moindre question on dégage en touche, élus impuissants (voire inutiles ?), Etat jacobin et cynique qui n'écoute pas les élus, mais à aucun moment on ne prend la peine d’expliquer en quoi et comment on a porté la légitime revendication du citoyen, fût-il Amérindien, auprès de l’Etat. Il y a là un court-cicuit démocratique, assez facile à comprendre lorsqu’on regarde partir à la dérive ce vieux rafiot qu’est le Conseil Général et qu’on entend le président du Conseil Régional sortir bruyamment son mouchoir et ses sanglots au moindre spasme indépendantiste, dont le fond s'exprime dans des discours sans ambiguité : on veut pouvoir aller partout, orpailler partout sur « notre » territoire.

Il va pourtant falloir rendre des comptes au citoyen : qu’ont fait les politiques ? et que comptent-ils faire désormais pour défendre les légitimes revendications des habitants du sud de la Guyane ?

On serait tentés de chercher sur internet des éléments de réponse à la première question – la deuxième relevant de l’intention - d’autant que sur ce registre la Guyane, très utilisatrice de ce moyen de communication, constitue une véritable exception : Cayenne détient en effet le record mondial des enregistrements de vols Air France par internet ! En pourcentage, très loin devant Roissy et Orly et toutes les capitales du monde. C’est dire si on utilise la toile dans la Guyane enclavée...

Mais ce n’est pas sur le très fonctionnel site du Conseil Régional (seule assemblée régionale à avoir fait la démarche internet) que nous trouverons des réponses. Ce ne sont pourtant pas les outils qui manquent pour nous informer, encore faudrait-il qu’ils soient exploités. Sur le site de la Région, on peut par exemple s’inscrire à une newsletter qu’on ne recevra jamais, vu qu’elle est probablement inexistante. Et les informations sollicitées sont obstinément données par fax. En interrogeant le site sur le thème « mercure », on découvre une structure intéressante : le CREDD (comité régional de l’environnement et du développement durable), doté de bien belles missions sur le papier, mais dont on ne sait s’il fonctionne ou non puisqu’aucun rapport d’activité n’est présenté pour l’exercice 2006.

De même, alors que le Conseil Régional s’apprête à voter son budget 2007 - d’ailleurs vertement critiqué, dans sa dimension économique prioritaire, par le Conseil Economique et Social Régional (dont les travaux ne sont communiqués que ponctuellement et en dehors du site de la Région) - l’effort n’a même pas été fait de mettre le budget en ligne. L’apparence d’information est là, le lien y est, mais ceux qui auront la curiosité (admettons qu’ils seront peu nombreux) de cliquer sur le « Rapport d’orientations budgétaires » auront la surprise de voir que seuls le discours et le sommaire sont en ligne, soit 14 pages sur les 97 pages que compte le rapport.

L'affichage de la volonté d’informer ne saurait remplacer l’information elle-même, due au citoyen. A ce dernier de décider de l'usage à en faire.

Ce samedi 10 février au lycée Monnerville de Kourou, un spectateur a posé d’emblée cette question aux représentants Amérindiens réunis sur les problématiques du parc, de l’orpaillage, du mercure : « Avez-vous envisagé des stratégies pour lutter contre cette situation, qu’il ne suffit plus de nommer ? »

La question est désormais posée haut et fort aux élus du peuple de Guyane, élus de tous bords, quel que soit leur mandat. La société civile exige des réponses.

Un court-circuit, ici, pourrait mettre le feu.

Blada.
14 février 2007

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