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Cet article a été publié dans son intégralité dans la revue
« Drôle d’époque », numéro 17, automne 2005.

Ethique et esthétique du marronnage
par Dénètem Touam Bona
2ère partie

La « communauté » :
une utopie créatrice


Dans le futur sombre de Fahrenheit 451, des milliers de lecteurs dissidents s’échappent des villes en suivant des voies ferrées désaffectées. « La voie ferrée. Les rails qui s’échappaient de la ville pour rouiller à travers la campagne, dans les bois et les forêts désormais déserts qui longeaient le fleuve. C’était le chemin conduisant là où Montag allait (…).1 » A la faveur de l’ombre et de la solitude des forêts traversées, ils forment des communautés « littéraires » inédites reliées les unes aux autres par des rails oxydés. Ces microcosmes utopiques dont Bradbury esquisse le portrait peuvent nous donner une idée de ce qu’ont pu représenter, à l’époque de l’esclavage, les communautés marronnes. La résistance des fugitifs de Fahrenheit 451 est d’abord culturelle : ce qui les soude, c’est une vision du monde, une culture partagée, en l’occurrence la littérature mondiale. « Nous aussi nous sommes des brûleurs de livres. Nous lisons les livres et les brûlons, de peur qu’on les découvre. (…) Nous sommes tous des morceaux d’histoire, de littérature et de droit international ; Byron, Tom Paine, Machiavel ou le Christ tout est là.2 » Chacun des maquisards a donc mémorisé des chapitres voire des livres complets : l’un incarne Don Quichotte, l’autre Les voyages de Gulliver, et à eux tous ils comptent réinventer le monde. « (…) clochards au-dehors, bibliothèques au-dedans3» , leur espace d’action est d’emblée celui de l’utopie. A l’instar de ces bibliothèques vivantes4, les Africains fugitifs5 à l’origine des premières communautés marronnes détenaient en mémoire des paragraphes entiers de leurs cultures natales (Ashanti, Yoruba, Kongo, etc.). De sorte qu’à chaque nouvelle communauté de nègres rebelles correspondra une anthologie unique6.

Au-delà de l’usage de la violence (sabotage des machines, empoisonnements, révoltes armées,…), c’est à travers des pratiques culturelles telles que les communions mystiques et festives des macumbas, les scansions rythmiques des chants de travail (la matrice du blues), les joutes verbales des veillées de contes, les variations créatrices des parlers créoles et des negro speech, qu’au sein même de la plantation les esclaves conquerront des espaces de liberté. La communauté marronne n’est que l’aboutissement ultime de ces processus de subjectivation, de ces arts de soi à travers lesquels – par l’improvisation, par la variation continue des rythmes, du phrasé corporel et vocal – l’esclave redevient, pour lui-même et les autres, « sujet » d’actions et de créations. Parce qu’ils réactivent les mémoires du corps et de l’oralité (mémoires motrices, « traces mnésiques » des cultures africaines), parce qu’ils nourrissent une nouvelle spiritualité7, les « rythmes de résistance» (qui se manifestent dans la danse, la musique, le « réveil » des spirituals…) offriront le meilleur antidote à la « zombification »8 esclavagiste. L’esprit des dissidences « noires » s’est toujours « incorporé » dans des dissonances rythmiques.

Au point de naissance des sociétés d’esclaves fugitifs, il y a une utopie créatrice : plutôt que rejoindre la « terre des Ancêtres » en se donnant la mort (sens du suicide pour les Africains déportés), les marrons choisiront de recréer cet « au-delà » sur place, hic et nunc, dans les interstices du système esclavagiste. Dans son essai lumineux9 consacré au Quilombos dos Palmares (la plus importante communauté de nègres rebelles qu’ait connu le Brésil), Benjamin Péret a très bien saisi la portée universelle des dissidences marronnes : « Nous avons là des Noirs venus de tous les points d’Afrique qui n’ont presque rien en commun : ni la langue, ni les croyances religieuses, ni même les coutumes, ni la culture. Ces hommes – si dissemblables – se trouvent, après leur évasion, dans un endroit particulièrement isolé de la forêt vierge. Ils ont tout au plus une aspiration commune : la liberté. » Les « Communes marronnes » n’ont donc rien à voir avec de quelconques communautés « ethniques » (à quoi l’on réduit souvent la notion de « communauté ») : elles serviront de refuge non seulement aux esclaves évadés mais aussi, en certaines circonstances, à des soldats déserteurs, à des paysans chassés de leurs terres, à des Amérindiens échappés des « missions » (établissements jésuites), à des hors-la-loi de toutes les « couleurs »… Certains groupes marrons comme les Congos (Panama) et les Garifunas10 iront même jusqu’à tisser des alliances solides avec des bandes de pirates afin de razzier convois d’or et ports espagnols. Ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant vu que le marronnage produisait régulièrement des formes de banditisme (cow boys noirs du Far West, cangaceiros du Brésil, etc.) et que la piraterie elle-même était, en partie, alimentée par des marronnages « noirs » et « blancs » (celui des « engagés »11 et des marins).Tout comme les Quilombos représentaient « un constant appel, un stimulant, un étendard pour les esclaves noirs »12 , « l’apparition d’un drapeau noir à l’horizon était promesse de délivrance13 » pour des matelots maintenus dans des conditions de vie misérables. Véritables communautés politiques où la délibération jouait un rôle primordial, les contre-sociétés pirates et marronnes étaient traversées par un refus viscéral des rapports de domination. Bien sûr, la réalité historique de ces dissidences fut souvent bien éloignée de l’idéal qu’elles incarnaient : nombre de pirates étaient impliqués dans la traite négrière et, en vertu d’accords passés avec les autorités coloniales, nombre de marrons ramenaient des esclaves fugitifs à leurs maîtres…

Dénètem TOUAM BONA
den2am@yahoo.fr

Décembre 2005


1. Fahrenheit 451, p. 188.

2. Fahrenheit 451, p. 196-197.

3. Id., p.198.

4. Les griots sont perçus en Afrique comme des bibliothèques vivantes.

5. Nous parlons ici uniquement du « grand marronnage » des « nègres bossales ». Fraîchement débarqués d’Afrique, ces esclaves (les moins déculturés) étaient les plus à même de réinventer une société dans les replis des forêts. Les « nègres créoles » (nés sur place), quant à eux, tentaient plutôt de se fondre dans l’anonymat des villes, de se faire passer pour des « affranchis ».

6. Ce n’est qu’une image bien sûr : les communautés marronnes ne sont pas des modèles réduits de l’Afrique mais des sociétés originales, bricolées dans l’urgence à partir de fragments de cultures africaines et d’emprunts aux cultures européennes et amérindiennes.

7. Une conception du monde singulière dont témoigne les religions afro-américaines (Candomblé, Santeria, Vodou, etc.) où divinités africaines et amérindiennes, ancêtres tutélaires, esprits des plantes et des animaux, génies féminins des rivières (mamans d’lo, wata mama,…) et saints catholiques s’entrelacent en des cosmologies complexes.

8. « Nous avons, autant que possible, fermé toute avenue par laquelle la lumière puisse pénétrer dans l’esprit des esclaves. Si nous pouvions supprimer leur capacité de voir la lumière, notre tâche serait terminée, ils seraient alors au même niveau que les bêtes des champs, et nous serions en sécurité. » Extrait d’un discours à la Chambre des représentants de Virginie, 1831. Free jazz/Black power, Carles & Comolli, p. 138, éd. Folio, Paris, 2000.

9. La Commune des Palmares, Benjamin Péret, éd. Syllepse, 1999, Paris. Au 17ème siècle, 70 ans durant, cette « Commune noire » parvint à tenir en échec, les expéditions militaires hollandaises et portugaises.

10. Plus connus sous le nom de Black Caribs, ces marrons sont disséminés dans toute l’Amérique Centrale. Leur peuple est lui-même issu d’une alliance originelle entre Africains fugitifs et Indiens Caraïbes de l’île de St. Vincent. Leur langue, hormis quelques termes européens et africains, appartient au groupe linguistique caraïbe-arawak.

11. Les candidats à l’émigration pour l’Amérique incapables de payer la traversée signaient un contrat d’« engagement » qui les liait, pour une durée variant de 3 à 7 ans, à un futur maître. Dans les colonies britanniques, ce système perdura jusqu’au milieu du 18ème s. et se conjugua avec une politique de déportation des vagabonds, des voleurs de poule, des enfants des rues, des filles de joie, des paysans irlandais expropriés (14 ans de servitude étaient réservés à ces convict servants)…

12. La Commune des Palmares, p. 75.

13. Le Grand Dehors, Michel Le Bris, p. 309, Ed. Payot, paris, 1992.




Du même auteur, en ligne :

Ethétique et esthétique du marronnage, 1ère partie : L'espace d'une fugue...

Africultures : Dressage et sélection du bétail humain
Blada : “ Ecrire ” Haïti… Frankétienne, Lyonel Trouillot, Gary Victor

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